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Sauve
Comme cette position tardait, le pasteur de Gorniès me conseilla, en attendant, de continuer mes études et m'offrit de me donner des leçons de latin gracieusement. J'acceptai de grand cœur et me voilà lancé dans la grammaire latine. Je commençais à prendre goût à cette étude, mais il fallait gagner sa vie et j'acceptai la demande que cinq pères de famille de Sauve me firent pour ouvrir une école libre. Je fis donc les démarches nécessaires et le 1er septembre 1862 j'ouvrais une école avec cinq élèves qui me promettaient seulement 100 f. chacun. 500 f. pour commencer, ce n'était pas brillant.
Peut-être aurais-je hésité de me lancer ainsi sans un petit subside de 200 f. qu'en encouragement me vota le Synode Méthodiste à qui j'avais fait part de mes projets. Mais que faire avec 700 f. en perspective pour toute une année ? Comment louer une salle d'école, la meubler et avoir un logement et une pension ? Le problème était difficile à résoudre. Je quittai la maison pour Sauve avec 6 f. en poche. Je descendis dans une auberge où je passai la nuit ; mais dès le lendemain, j'obtenais une avance de 100 f. pour mes cinq élèves. Et pendant que je dépensais cet argent pour me procurer une chambre, acheter un petit lit et deux ou trois chaises, je trouvais à me faire nourrir et blanchir pour 27 f. par mois par les concierges du cercle où j'avais mon école et ma chambre ! Mais quelle pension ! Cependant je m'en contentai pendant presque deux ans que je restai célibataire. Au bout de quelques mois, les élèves me vinrent en nombre et il se trouva qu'au bout de l'année je m'étais tiré d'affaire admirablement bien, puisque j'avais pu garnir convenablement ma chambre, me vêtir fort bien, et avoir un peu d'argent de reste. L'année suivante fut encore meilleure et je pus venir en aide à mes parents, soit en leur donnant de l'argent, soit en payant leurs dettes.
Mais à Sauve, en même temps qu'instituteur, j'étais aussi pasteur. Il y avait là un noyau de chrétiens plus ou moins rattachés aux méthodistes et que les pasteurs de Ganges, de Lasalle et du Vigan visitaient de temps en temps. Bientôt je vis la salle se remplir, et un réveil, éclater. Un certain nombre de conversions se produisirent parmi lesquelles se trouvaient quelques mères de mes élèves.
Je conduisais mes élèves au temple et nous vivions extrêmement bien avec M. Teissonnière, le pasteur réformé. J'ai plusieurs fois aidé ce pasteur, soit à l'école du dimanche, soit à la prédication
même. Tout en instruisant mes enfants, je tachais de m'instruire moi-même et je continuais le latin à mes heures de récréation.
Il y avait deux ans que j'étais à Sauve quand ma sœur, dans une visite que je fis à Ganges, me proposa si cela me convenait de demander pour moi, Rosalie Ginouvier. Elle m'en fit tant d'éloges que je me décidai à sa proposition, bien que je susse qu'elle ne possédait absolument rien des biens de ce monde. Le mariage eut lieu le 6 octobre 1864. Le 24 octobre 1865 nous eûmes la joie d'embrasser notre nouveau-né à qui nous donnâmes le nom d'Élie. Naturellement les dépenses du ménage s'accrurent et mon école semblait décroître.
Un prédicateur laïc, M. Gairaud, de Vic, me parla de Gallargues où quelques pères de famille cherchaient un instituteur libre. Les conditions matérielles étaient bien meilleures que celles de Sauve. Je partis pour Gallargues où je passai deux ans. Je m'aperçus bientôt que je m'étais trop pressé de quitter Sauve. La famille qui était à la tête de l'école avait deux fils d'une intelligence bornée. Le père était un ancien instituteur qui avait épousé une veuve riche qui était pieuse mais d'un caractère difficile. Cette famille nous rendit notre situation très difficile.
Ici, comme à Sauve, j'étais inscrit sur le tableau des prédicateurs laïcs et j'évangélisais tous les dimanches dans les villages autour de Gallargues. Là-même, j'avais un noyau intéressant et en particulier un docteur qui avait échoué dans la carrière, à cause de sa mauvaise conduite mais qui se convertit et devint un chrétien décidé.
Nos amis de Sauve pensaient toujours à nous. L'un d'eux en particulier, M. Drihulle, se chargea de rassembler un certain nombre d'élèves, et nous voilà revenus à Sauve. Ce ne fut que pour un an. Je puis dire que le temps passé à Sauve fut le meilleur de ma vie. D'abord, les parents de mes élèves étaient d'une grande amabilité.
Puis quelles fêtes que celles du dimanche ! Le matin, nous avions une école du dimanche à la chapelle qui pouvait à peine contenir les auditeurs. Après le service, nous nous rendions en foule, une trentaine d'amis, la plupart jeunes, au mazet de M. Drihulle. Là, tout ce qu'il y avait de fruits était à notre disposition. Nous apprenions des cantiques en chœur. Oh ! C'était charmant ! Le soir, nous avions encore une réunion d'évangélisation que je présidais, mais aidé par deux laïcs que je n'ai jamais oubliés, Brés et Mauveil.
J'avais toujours été poussé vers l'évangélisation. Les pasteurs méthodistes qui me connaissaient le savaient fort bien. Aussi, la Conférence manquant d'un ouvrier pour Saint-Dizier (Haute-Marne) m'adressa convocation. Un moment je fus indécis. C'était loin du Midi. Nos parents ne nous encourageaient pas, et les parents de mes élèves vinrent me supplier de ne pas les abandonner. Le pasteur lui-même, après avoir employé la douceur pour me retenir – car je lui étais utile - se servit de la menace. Il me disait que j'allais mourir de faim et que si ce n'était pas pour moi, que ce fût pour mon fils que je reste à Sauve, où croyait-il ma position était assurée. J'étais fort troublé, mais après avoir prié, je crus voir là l'appel du Maître, et nous partîmes.