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Gédéon Gounelle : ses souvenirs Saint-Dizier

 

Saint-Dizier

 

Nous arrivâmes à Saint-Dizier le 3 octobre 1868. C'est M. Galland qui nous reçut à Joinville où il était lui-même pasteur méthodiste. Je n'oublierai jamais l'accueil aimable que nous reçûmes dans cette chère famille. M. Galland me mit au courant de l'œuvre et m'indiqua le nombre de localités que nous avions à desservir. Lui résidait à Joinville, moi je devais me fixer à Saint-Dizier. Nous devions ensuite rayonner alternativement à Chaumont, Wassy, Osne-le-Val et une quantité d'autres lieux où se trouvaient des protestants disséminées. M. Galland vint lui-même m'installer à Saint-Dizier. Je remplaçais M. Luce, pasteur méthodiste, qui avait divisé le troupeau composé de cent cinquante protestants, tous d'origine luthérienne. Ses méthodes qui avaient pourtant réussi à amener une dizaine de personnes à une réelle conversion, scandalisaient tous ces luthériens

formalistes, qui, dans leur haine pour les méthodistes, s'adressèrent à la Société Centrale pour avoir un pasteur.

 

Il y avait à peine trois mois que j'étais installé, n'ayant pour auditeurs que les quelques amis de M. Luce, une vingtaine, que le Pasteur de Reims, M. Labourgade, vint faire une enquête pour voir s'il y avait lieu d'envoyer un pasteur réformé à côté de moi. Cher M. Labourgade ! Quel homme fraternel et délicieux ! Les luthériens eurent beau lui dire qu'ils ne voulaient plus de méthodistes, que je n'étais moi-même qu'un évangéliste, rien n'y fit. Il m'amena les principaux protestataires et les supplia en ma présence de m'accepter comme leur pasteur. Ces derniers, voyant bien qu'ils n'auraient pas le pasteur qu'ils demandaient, se résignèrent à suivre le conseil de M. Labourgade. Dès le dimanche suivant, en effet, tous vinrent au culte et ne parlèrent plus de quitter le temple pendant les quelques années que j'ai été leur pasteur.

 

Le côté intéressant de cette œuvre, c'était la jeunesse. Nous avions là un certain nombre de jeunes gens et de jeunes filles que nous avions enrôlés dans une sorte de société d'Activités Chrétiennes et qui nous donna de grands sujets de joie. De plus, à l'occasion des ensevelissements que nous avions dans presque toutes les localités du département nous annoncions l'Évangile à la foule qui venait nous entendre.

 

J'ai encore à l'esprit un ensevelissement que je fis à Chaumont. C'était un ancien chef de musique, extrêmement distingué. Il était le directeur de l'orphéon, membre de la société de secours mutuels, professeur de musique au lycée de jeunes gens et au lycée de jeunes filles. Son corps fut accompagné au cimetière par une marche funèbre de l'orphéon et suivi des membres de la Société de secours mutuels, des élèves et des professeurs des lycées. Aussi, quand je fus sur la tombe, je vis le cimetière envahi par la foule. Il y avait certainement plus de 5000 personnes. Jamais je n'ai prêché devant un auditoire aussi nombreux.

 

Dans les villages où nous avions des ensevelissements, il nous arrivait toutes sortes de surprises. Comme presque partout, les cimetières des villages de la Haute-Marne entourent l'église. Il nous arrivait presque toujours qu'à l'heure même de l'ensevelissement, le curé sonnait la cloche à toute volée pour que les auditeurs ne pussent nous entendre !

 

Il arrivait quelquefois que, malgré toutes nos précautions, le curé, toujours d'accord avec le maire, faisait exhumer le cadavre, que nous les avions forcés de mettre dans ce qu'ils appellent « terre sainte », pour le porter dans le « coin des suicidés » qu'ils appelaient « coin maudit ». C'était sous l'Empire et ce n'était pas toujours facile d'obtenir justice.

 

Une fois, pour ne citer qu'un fait, j'avais fait un ensevelissement dans un village près de Joinville. Toute la population y avait assisté. Quelques jours après, les parents du défunt vinrent me dirent que malgré leurs protestations, le maire, sous prétexte d'hygiène, avait fait transporter le corps dans le « coin maudit ». Je me rendis sur les lieux. J'allai trouver le maire et lui dis que j'exigeai qu'on reportât le mort dans sa première fosse. Il s'y refusa.

 

J'allai trouver le Sous-Préfet qui m'accueillit, le sourire du jésuite sur les lèvres, et me dit que le maire, en effet, avait la police du cimetière et que, tout en regrettant le fait, il n'y pouvait rien. De la Sous-Préfecture de Wassy, j'allai à la Préfecture à Chaumont. Le Préfet me reçut assez froidement, et me fit toutes sortes de questions sur mon activité dans la Haute-Marne. Puis il ajouta : « Vous avez à Wassy, la Grange où eut lieu le massacre de 1560. C'est fâcheux, sans doute, mais avouez que les protestants étaient bien hardis de chanter les psaumes à quelques pas de l'Église où se trouvait l'Évêque même ». Je me contentais de lui répondre : « M. le Préfet, il serait trop long de discuter cette question ; que je vous dise seulement que toutes les fois que je passe devant cette grange, je m'arrête et je m'incline avec respect devant ces nobles victimes du fanatisme lorrain et clérical ». Il sourit et me congédia en me promettant de me faire justice. Le résultat fut qu'un petit cimetière fut donné autour de la tombe en question.

 

En fait d'école, il n'y avait que les frères et le collège était entre les mains des jésuites. De sorte que nos petits protestants étaient élevés dans la haine du protestantisme. Il ne se passait pas de semaine sans qu'ils fussent obsédés par les sœurs ou les frères.

Nous avions une charmante petite de 12 ans, dont le cœur était tourné vers les choses de Dieu. Les sœurs voulaient la rebaptiser et la faire catholique. Pour cela elles utilisèrent toutes les ruses imaginables : promesses, friandises, flatteries, menaces. Rien ne fut épargné, mais la petite tenait ferme. Un jour en pleine classe, le curé arrive avec un grand monsieur et une grande dame et font miroiter aux yeux de la petite toutes sortes d'objets magnifiques, en lui disant que tout cela était à elle si elle voulait se laisser baptiser. Mais tout cela était vain, le monsieur l'attrape et le curé arrive avec un vase d'eau pour opérer le baptême. La petite se défend de toutes ses forces et poussent des cris si perçants que les voisins accourent : le baptême fut manqué !

 

Je résolus d'ouvrir une école protestante afin de pouvoir soustraire nos enfants à toutes ces obsessions. J'en fis un sujet de prières ; je fis connaître notre situation dans les journaux religieux et quelques mois après je recevais d'un anonyme d'Irlande un chèque de 400 f. pour aider à ouvrir l'école. Je l'ouvris en effet. J'eus le bonheur de tomber sur une bonne institutrice qui la fit prospérer au delà de toute attente. Au point que les autorités de la ville nous honorèrent de leur présence à notre distribution de prix et nous votèrent même un subside pour l'institutrice.

 

(Une histoire semblable, à Osne-le-Val, où l'on saoula le père pour obtenir le baptême de sa fille, où l'on en bâtit une autre, conduisit Gédéon Gounelle à y ouvrir également une école. Suivent quelques histoires « anti-catholiques » )

 

La mentalité catholique était singulière... Les vignerons d'un village venaient de célébrer leur fête de la St Urbain. Ils avaient promené leur saint presque toute la journée, curé en tête. Mais voici que le lendemain une gelée blanche emporte leurs vignes alors en pousses tendres. De dépit, nos vignerons vont prendre leur saint et le jeter dans la Marne pour lui apprendre à ne pas protéger leurs vignes ! …

 

La guerre contre la Prusse n'avait pas encore été déclarée et nous avions un certain nombre de Hanovriens expatriés depuis leur annexion par la Prusse. Un aumônier réunit en passant tous ces jeunes gens dans notre salle de culte pour leur donner la Sainte-Cène et les encourager à persévérer dans leur foi. Comme il se plaignait de l'exiguïté de notre local, je plaidai devant lui la cause de nos protestants, tous pauvres, et il me promit de demander quelque chose à son Roi détrôné, pour bâtir une chapelle-école. Quelques jours après, je recevais un chèque de 300 f. pour cet objet ! Je fis une souscription parmi les protestants qui produisit un millier de francs, et le maire voulut bien nous donner une somme suffisante pour acheter un terrain. C'est ainsi que se construisit la Chapelle-École de Saint-Dizier.

 

La guerre venait enfin d'être déclarée. Quelques semaines après, un bataillon de Uhlans s'emparait de la ville, de la mairie, de la poste, de la gare.

 

Toutes les communications furent interrompues. Tout ce que nous savions, c'est que nous étions partout battus. La panique s'était emparée de la ville. Les gens cachaient leurs objets précieux et leur argent, de peur d'être volés ou pillés.

 

Mais on se rassura pourtant quand les Uhlans proclamèrent au son du tambour qu'ils ne faisaient la guerre qu'aux soldats et aux civils qui se révolteraient. Ils publièrent que les gens n'avaient qu'à rester calmes, à héberger les Prussiens que les Officiers leur enverraient et qu'à ces conditions nul ne serait inquiété. Ils ajoutaient qu'ils avaient avec eux leurs boulangers et leurs bouchers ; qu'ils trainaient leurs troupeaux de moutons et de bœufs et qu'ils avaient tout ce qu'il fallait pour vivre. Ils demandaient seulement une chambre et une cuisine pour deux hommes. Il est juste de dire qu'ils se comportèrent toujours parfaitement bien et que dans plusieurs cas ils furent de bonne providence pour des familles en détresse. Lorsque deux Prussiens étaient logés chez des pauvres, ils avaient soin de remettre leur viande, et celle que plusieurs camarades leur donnaient, à la mère de famille, ce qui lui permettait de vivre dans ce temps de détresse.

 

Lorsqu'ils arrivèrent à Saint-Dizier, après d'être emparé de la Mairie, il convoquèrent le Conseil Municipal.

Le Colonel leur dit : « Messieurs, nous connaissons vos ressources. Il nous faut 100 000 f. »

Le maire se récriait ! « Inutile, dit le Colonel, de protester. Vous ne sortirez d'ici que vous n'ayez accepté notre proposition. »

Il fallut bien s'exécuter. Dans les commerces où ils savaient qu'il n'y avait pas d'argent, ils réquisitionnaient des moutons et des bœufs, après en avoir fait dresser le montant par le Conseil afin d'être remboursé plus tard.

 

Pendant tout l'hiver 1870-71, les troupes prussiennes arrivaient et partaient. Le même régiment ne séjournait guère que quelques jours. Une fois pourtant, nous eûmes un corps d'armée qui resta deux mois presque entiers. C'est là que deux aumôniers protestants vinrent me trouver et pendant tout leur séjour nous nous donnions des leçons réciproques, eux d'allemand, moi de français. Ils étaient très pieux et furent très aimables.

 

Un certain nombre d'officiers portaient des noms français. L'un d'eux me dit un jour : « Je suis descendant des réfugiés français de la révocation de l'Édit de Nantes. Nous sommes très nombreux et jugez un peu de la douleur que nous éprouvons d'être forcés de nous battre contre notre ancienne patrie. »

 

La fièvre typhoïde faisait passablement de victimes. Ils s'étaient installés dans le collège jésuite et y avaient logé leurs malades, l'hospice ne pouvant les contenir tous. Un jour, les aumôniers étant partis, le major de l'hospice me fit dire si je ne consentirais pas à visiter les malades. J'y consentis et grâce au peu d'allemand que je connaissais j'ai pu apporter à ces pauvres malades les consolations de l'Évangile. Avec quelle reconnaissance ne me recevaient-ils pas ! Le premier qui mourut fut l'occasion d'une scène assez curieuse. Les sœurs avaient l'habitude de faire passer par la « petite porte maudite » les malades qui n'étaient pas catholiques. Sachant que le prussien qui venait de mourir était protestant et que c'était moi qui ferait l'ensevelissement, elles préparèrent tout pour que le soldat passa pas la porte maudite. Mais j'avais prévenu l'officier de service qui, naturellement, fit passer le convoi par la grande porte accompagné de tout un régiment. Jugez de la stupéfaction de la pauvre bigote !

 

Un brave tailleur de Joinville, méthodiste, reçut chez lui deux soldats qu'il logea dans sa chambre qui était grande. Lui, s'était installé dans un cabinet près de sa cuisine. Un jour les soldats vinrent le trouver tenant à la main un portrait de Wesley qu'ils avaient trouvé sur la table. En le lui montrant, ils criaient : « Vous, méthodiste ? Nous aussi ! » Et, ne pouvant se comprendre, ils s'embrassent, se jettent à genoux et se mettent à prier, le tailleur en français, les soldats en allemand. Ils sentaient qu'ils étaient frères.

 

Pendant près de vingt et un mois, nous avons été en contact avec les Prussiens mais certainement, ils ont été calomniés. Du reste, la discipline était telle que si un soldat s'était permis de voler ou de piller, il aurait été fusillé sur le champ. C'est ce qui arriva à l'un d'eux pour avoir volé un portefeuille chez le libraire. Un officier qui s'était enivré et avait produit un certain scandale dans la ville fut dégradé sur la place publique et jeté dans un noir cachot.

 

Quand ils entraient dans les villes, c'était en chantant le choral de Luther, ou « Brillante étoile du matin ». Ces cantiques religieux, qu'ils jouaient du reste sur leurs instruments presque tous les jours, étaient admirables. Pourtant les populations n'accouraient pas ; elles écoutaient des fenêtres seulement, beaucoup même ne voulaient pas l'entendre parce que c'était de la musique ennemie. Avis à ceux qui vont au théâtre pour entendre la belle musique ! Au service de l'ennemi !

 

Nous venions d'être envahis par les Prussiens quand Dieu nous envoya notre second fils Paul. Que de fois les soldats l'ont fait sauter dans leurs bras et lui ont parlé l'allemand qu'il comprenait à l'époque comme le français.

 

Ils étaient encore là à la naissance de notre troisième fils, Edmond, mais nous ne les logions plus depuis quelques temps. Ils attendaient, pour partir, que les 5 milliards d'indemnités de guerre fussent comptés.

 

La Conférence ne me remplaça pas à Saint-Dizier quand je succédai à mon collègue, l'ami Boisson à Joinville. Pendant 3 ans je fus chargé de tout le travail de Haute-Marne. C'était beaucoup trop pour moi, d'autant plus que j'avais été admis comme proposant en 1870 et que j'avais un cycle d'études à faire.

 

Mes principales annexes étaient Chaumont, Saint-Dizier, Wassy et Osne-le-Val.

A Chaumont, nous nous réunissions dans un petite chambre habitée la semaine. Je parvins à avoir une salle convenable pour le culte. A partir de ce moment, nous eûmes beaucoup plus de monde.

A Osne-le-Val, j'avais un auditoire très intéressant et qui le devint de plus en plus, grâce à l'institutrice que j'y avais placée et qui, à côté de son école, faisait une œuvre bénie dans les familles.

A Wassy, nous avions toute une colonie d'anabaptistes, qui étaient tous parents et meuniers dans les environs. C'était un auditoire très spécial.. Nous avions là une dame riche qui nous recevait et contribuait aux frais. Malheureusement elle mourut bien avant mon départ de Joinville.

 

J'avais réussi à avoir une réunion d'évangélisation très nombreuse et intéressante à Eurville, bourg tout catholique. Il y avait là un peintre et une sage-femme, en particulier, qui s'étaient attachés à nous et le mouvement continuait quand je dus quitter Joinville.

 

Notre cimetière de Saint-Dizier était devenu trop petit à cause de soldats prussiens tués par la fièvre. La municipalité décida de nous en donner un autre à l'entrée même du cimetière catholique. Or, un jour, présidant un ensevelissement, voilà juste un convoi catholique qui passe. Le bedeau, en cornant une litanie funèbre, faisait un bruit épouvantable. Mais les gens qui accompagnaient le convoi s'arrêtèrent, laissant le curé et le bedeau tout seul avec les parents du défunt, à la confusion du curé qui m'avait amené malgré lui un bel auditoire à qui je pus faire entendre l'Évangile.

 

Il y avait tout près de Joinville une ferme-école dont le Directeur était protestant. Il vient me trouver en me disant qu'il serait bien aise que je vinsse faire une tournée à l'école ; car ses jeunes gens, au nombre d'une centaine ne savaient pas ce que c'était qu'un pasteur. J'y fus, et je pense encore à l'intérêt que toute cette jeunesse prit à m'écouter. J'aurais volontiers continué ces visites si je n'étais pas parti de Joinville.

 

Pendant la guerre, mon collègue Boisson avait eu le tort de se rendre à la gare, un calepin sous le bras. On crut que c'était un espion et comme tel dénoncé à l'autorité militaire. Il aurait été fusillé sans l'intervention d'un colonel protestant qui était le paroissien même de Boisson.

 

(Suivent trois histoires sur la « superstition catholique », sur la « ceinture de St-Joseph » exposée à Saint-Dizier ; une brochure sur les « larmes du Christ » recueillies dans une fiole, ainsi que du lait de la Vierge ; un livre de lecture scolaire où l'on décrivait le vol aérien de la maison de la vierge)

 

Nous eûmes à Saint-Dizier la conversion vraie d'un certain nombre de catholiques... (suivent des récits de conversion et de témoignages)

 

Ce fut en 1873 que je finis mes quatre années de proposanat. A cette époque, la Conférence était tous les deux ans. L'Assemblée de District pouvait consacrer le candidat qui avait fini la probation mais à la condition d'être reçu à l'unanimité. Le District du Nord dont je faisais partie devait se réunir à Lisieux (Calvados). C'est là que je subis mon dernier examen et que, à l'unanimité, je fus admis à la consécration. Elle eut lieu, en effet, à la fin du District dans la petite chapelle de Lisieux, trop petite pour la circonstance.

 

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