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Glay
Après avoir tiré au sort un bon numéro et ainsi avoir été affranchi du service militaire, je pris congé de mes parents et de mes amis, et je partis. J'avais un ami auquel j'étais tout particulièrement attaché, Alexandre Causse, de deux ans plus âgé que moi. Je l'avais souvent exhorté à se donner à Dieu et son cœur n'avait pas été fermé à l'influence de l'Évangile. Il se serait certainement décidé pour Dieu, si ses parents incrédules ne s'y fussent fortement opposés. J'eus une correspondance avec lui, des plus intéressantes. Il tomba malade et mourut un an après mon départ, après avoir donné des preuves évidentes qu'il avait donné son cœur à Dieu.
C'était en août 1860. Je partis de Ganges dans la voiture du Vigan à Nîmes. Il n'y avait pas encore le train. Ma sœur, qui filait à Ganges m'accompagna à la voiture. Quand la voiture se mit en marche, elle poussa des cris si déchirants qu'on aurait dit l'annonce d'une mort. J'étais moi-même bien ému. A Nîmes, je pris mon billet pour Lyon où j'avais un cousin pasteur, M. Jules Cazalet. Je me promis de m'arrêter chez lui et je lui écrivis à ce sujet. Quand j'arrivai à Lyon dans cette immense gare, moi, pauvre petit paysan qui n'avait vu en quelque sorte que le désert, je fus ahuri. Aussi, craignant de me perdre dans cette cohue, je demandai à un employé de m'aider à retirer ma malle et de l'enregistrer immédiatement pour Montbéliard. L'employé, voyant mon embarras, fut très complaisant et grâce à lui, je pus prendre le train même par lequel je venais d'arriver.
Le lendemain, j'arrivai à Montbéliard. C'était un dimanche matin. La voiture qui devait m'amener à Glay ne partait que l'après-midi. Je cherchai le Temple, et entrai en attendant l'heure du service. Dans cet immense édifice, il y avait à peine une cinquantaine de personnes, en grande toilette. Le pasteur fut si peu intéressant que j'avoue n'avoir jamais pu me rappeler un mot de ce qu'il avait dit. Habitué à nos réunions intimes et fraternelles, j'attendis si quelques personnes ou le pasteur daignerait me regarder ou me parler. Mais rien. Les grandes dames passèrent tour à tour devant moi, ne jetant sur moi qu'un regard de dédain. Quant au pasteur, il descendit de chaire, pénétra dans la sacristie et je ne le vis plus.
J'arrivai à Glay qu'il faisait encore grand jour. La voiture s'arrêta devant la porte de l'Institut, et là, un jeune homme de mon âge, élève italien, vint au devant de moi avec beaucoup d'amabilité et me conduisit chez Madame Jaquet, la femme du directeur qui me souhaita une cordiale bienvenue. Elle m'apprit que son mari n'était pas encore rentré d'une tournée de collectes et que les classes ne s'ouvriraient que dans quelques jours. Mais, ajouta-t-elle, presque tous les élèves sont rentrés et vous pourrez travailler avec eux à aider à terminer la toiture de la maison en réparation. Le jeune homme qui m'avait accueilli à la porte me montra mon lit dans un dortoir qui en contenait six, et le placard dans lequel je devais serrer mes bagages, puis il me présenta le soir à une vingtaine de camarades qui m'accueillirent tous avec empressement.
Dès le lendemain, de bon matin, nous étions à réparer le toit. Un petit incident qui s'est gravé dans ma mémoire, jeta dans mon esprit un certain trouble. Nous avions un professeur qui venait d'arriver et qui était là, surveillant les élèves au travail. A un moment donné, il fallut faire la chaîne pour passer les tuiles aux couvreurs. Le professeur était à la chaîne auprès de moi. Je lui passais les tuiles, mais il était assez maladroit et il en laissa tomber une. Il m'accusa moi-même de maladresse en des termes peu aimables. Je voulus me défendre, mais il m'arrêta tout court en criant : ici, à tort ou à raison, vous n'avez rien à dire ! Je fus d'autant plus navré qu'il passait pour un saint.
Son esprit autoritaire lui joua un mauvais tour car l'institut, je ne tardai pas à le voir, était une famille où régnait une très grande liberté. Mon professeur fit des crasses à plusieurs de mes camarades et même à ses collègues. La règle de la maison, c'est qu'un élève , à tour de rôle était chargé de noter tout ce qui se passait. Les samedis soirs, Directeur, professeurs et élèves étaient réunis pour lire ces notes et faire toutes sortes d'observations et de commentaires. Chacun pouvait exposer ses plaintes très librement.
Or, un soir, pendant que le Directeur demandait si personne ne voulait plus prendre la parole, je me levai et racontai l'incident plus haut raconté, et répétai la parole du professeur. A peine eus-je fini que plusieurs élèves se plaignirent à leur tour. Un de ses collègues aussi se leva et lança à l'accusé cette apostrophe : « Depuis votre arrivée, nous sommes dans un purgatoire ». Le pauvre homme était confus et n'avait rien à répondre. Alors le vénérable M. Jaquet prit la parole et congédia sur le champ le trop arrogant professeur.
Je ne dirai rien de particulier de mes études. Il va sans dire que j'étais le plus ignorant de mes camarades. Cependant au bout de 6 mois j'étais dans la classe supérieure et 18 mois après mon arrivée à Glay, je décrochai mon brevet.
J'ai dit que M. Jaquet était absent à mon arrivée. A son retour, il me fit appeler dans son cabinet et me demanda où en étaient mes études, s'informa de mes parents, de mon église, du milieu où j'avais vécu. Puis il me demanda si réellement j'étais converti. Sur ma réponse affirmative, un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il me dit : « Dieu soit béni ! » Mais tous vos camarades ne peuvent pas en dire autant.
C'était vrai. Tous ces jeunes gens, au nombre de trente, étaient sérieux, sans doute ; mais il y en avait un certain nombre, le tiers environ, qui étaient rebelles à la vérité.
Nous avions une Union Chrétienne, des études bibliques toutes les semaines. Je me liai en particulier avec deux d'entre eux, Roger, de Congénies et Valentin, de Mâcon. Avec eux, nous avions une vraie réunion de classe et nous nous encouragions réciproquement à vivre près de Dieu.
J'avais aussi un voisin de lit, Faivre, qui était un garçon très pieux, mais dont la nature me repoussait un peu. Mon cher ami Roger me quitta au bout de 6 mois passés ensemble. Je ne l'ai plus revu mais j'appris qu'après avoir ouvert une école à Pau et épousé un charmante personne, il mourut après (...?...) , peu de temps après leur mariage.
Quant à Valentin, il vit encore, employé comme pasteur dans la Société de Genève, mais je l'ai entièrement perdu de vue. La dernière fois que je l'ai vu, ce fut aux environs de Mâcon, chez ses parents, à mon retour de Glay. Son histoire est très intéressante. Dans son village, tous sont catholiques. Un jour il passe devant une chapelle. Il entre, il est gagné à l'évangile. Il visite le pasteur. Ses parents le chassent de la maison. Il va à Lyon, et gagne sa vie en faisant des boîtes de carton. Puis il vint à Glay et finit par être pasteur.
Que je parle aussi d'un autre ami, noir, Abdalla. Quand il arriva à l'institut il n'y avait pas de lit libre. Il fallait qu'un élève se dévoua à lui faire part de son lit. Personne ne le voulait. Je l'acceptai. Dès lors il s'attacha à moi et nous devînmes deux amis intimes. Son histoire est aussi touchante. Il avait été volé par des pirates qui l'avaient vendu à un négociant de Marseille. Celui-ci l'avait traité comme son fils. Il aurait bien voulu retourner en Abyssinie à la recherche de sa famille mais je ne crois pas que la chose ait pu se faire et je l'ai perdu de vue. La dernière fois que je l'ai vu, j'étais instituteur à Sauve. Il avait été délégué à une fête de l'Union chrétienne à St Jean du Gard. Je lui fis présider une réunion où toute la ville aurait assisté si le local avait été assez grand.
Tous les dimanches matin, le Directeur, quand il faisait beau conduisait les élèves qui le voulaient dans un village voisin pour un culte. C'était charmant et édifiant. Il n'allait pas au Temple, mais laissait libre tous ceux qui voulaient y aller. Les élèves pieux avaient organisé des réunions dans plusieurs villages des environs de Glay... J'étais l'un de ceux qui prenaient le plus de plaisir à ces réunions. Nous les présidions à tour de rôle et nous étions toujours accueillis avec bonté par les amis qui nous recevaient.
Une coutume touchante de M. Jaquet s'est gravée dans mon souvenir.
Le Vendredi-Saint, il prenait tous ses élèves ; vers 3 heures de l'après midi, il leur faisait gravir une petite colline des environs de Glay en récitant plusieurs passages de la Passion. Arrivés sur le plateau, nous faisions cercle autour de lui. Et après de bonnes lectures et de touchantes exhortations, nous nous mettions tous à genoux, et M. Jaquet, alors dans une prière vibrante, nous portait tous, en nous nommant au trône (...?...) de grâce. C'était solennel et souverainement édifiant.
Le Directeur, avant le départ des élèves, la veille, faisait avec eux une promenade qu'il savait rendre solennelle et utile. Il me prit donc, la veille de mon départ et dans un entretien des plus intimes, il donnait des conseils, des directives qui ne s'oubliaient jamais.
Pendant le cours de mes études, plusieurs amis quittèrent Glay pour aller à Genève, en vue des études théologiques. Mon grand désir aurait été de faire comme eux. Mais mes moyens ne me le permettaient pas. Écrire dans ce but à mes parents était inutile. Pourtant, j'avais un frère ainé qui aurait pu m'aider ainsi qu'un oncle qui m'aimait beaucoup. Je pris mon courage à deux mains et leur parlai de ma vocation. Mon frère me répondit presque par une insulte et mon oncle, quoique plus poli, me donna à entendre que je ne pourrai compter sur lui. Donc, il fallut quitter Glay, non pas pour Genève, mais pour le Claux...
Avant mon départ, il me fallait prendre mon brevet à Besançon. Ce fut là, en effet, que dans les derniers jours de mars je subis mes examens avec succès. A mon retour je m'arrêtai d'abord à Mâcon chez mon ami Valentin ; puis à Lyon chez mon cousin Cazalet qui me reçut avec affection, ainsi que son aimable compagne. Et j'arrivai enfin chez mes chers parents que je trouvai bien portants, au commencement des vers à soie. Je dus me mettre à l'œuvre en attendant une position.