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Le Claux
Je naquis dans ce hameau le 7 septembre 1839. Mes parents avaient eu neuf enfants et j'étais le dixième. Mais il ne leur en restait que quatre. Tous les autres étaient morts en bas âge. Une petite sœur leur fut donnée trois ans après moi.
Mes plus lointains souvenirs de la maison natale datent de 1845-1846. La maison qu'habitaient mes parents me paraissait grande et belle, tout paraissait annoncer une certaine aisance. J'avais un frère charmant, plus âgé que moi de quatre ans ; mais je me rappelle qu'un jour, il fut pris par une cruelle maladie qui l'emporta au bout de quelques semaines. Je n'ai conservé qu'un vague souvenir de la douleur de mes parents, mais je me rappelle fort bien le cortège funèbre et l'endroit où mon frère Émile fut enseveli.
Un an plus tard environ, contre leur habitude, mon père et ma mère, un soir avant de me coucher, m'embrassèrent en sanglotant. J'avais six ans et ne compris pas le motif de leurs sanglots. Mais le lendemain, à la pointe du jour, je fus réveillé par un domestique qui m'aida à m'habiller et me conduisit à Beauquiniès où mes parents et mes frères ainés m'avaient devancé. Que s'était-il passé ? Mon père, ayant fait de mauvaises affaires, dut tout abandonner et se réfugier dans une maison de Beauquiniès qui appartenait à ma mère. Notre séjour dans ce hameau ne dura qu'un an. Ma mère vendit sa propriété, et racheta l'ancienne propriété du Claux. Comme elle fut obligée de contracter un emprunt, quelques années plus tard elle avait tout englouti.
Mon frère aîné, Jean Gounelle, peu habitué au travail fatigant des champs, fit des études au Claux même, presque seul et finit par obtenir son brevet. Et c'est pendant ces études que, pour vivre, il apprenait à lire aux enfants du hameau, dont je faisais partie. Dès qu'il eut son brevet, il quitta la maison pour l'école d'Arphy et nous nous retrouvâmes cinq à la maison.
Mon frère Théophile aimait beaucoup le travail des champs et il soutint bien la maison jusqu'à l'époque de son mariage.
Mon troisième frère Benjamin avait six ans de plus que moi. C'était un frère chéri qui lui aussi travaillait de toutes ses forces pour le bien de la maison. Mais le service militaire vint l'enlever à notre affection et hélas ! il mourut sous les drapeaux, à Perpignan, quelques mois seulement après son arrivée au régiment. Ah ! Je n'oublierai jamais la douleur de ma chère mère lorsqu'elle apprit cette affreuse nouvelle et je fus moi-même si désolé que le souvenir de mon frère est resté sur mon cœur comme une sorte de cauchemar. Que de fois je l'ai rêvé, triste et morose. J'en souffre encore, cinquante ans après !
Après sa mort, je restai seul à la maison avec ma sœur de trois ans plus jeune que moi. Et nous avons vécu ensemble, avec mes parents jusqu'à l'âge de 20 ans. Mon père et moi cultivions une propriété criblée de dettes et ma sœur allait à Ganges filer. Qui dira les angoisses de nos parents et de nous quand la récolte des vers à soie faisait défaut (...?...) -ce qui arrivait souvent- Quel enfer quand les créanciers et les fournisseurs apportaient des notes qui ne pouvaient être soldées. J'en souffris tellement que je résolus en mon cœur de ne pas rester sous un tel joug. Aussi, à force de supplications je parvins à décider mes parents à abandonner tout aux créanciers. Le fardeau était enlevé, mais sans ressources, il fallait travailler dur pour vivre.
Mais Dieu veillait sur moi et sur les miens. J'ai dit que mon frère m'avait appris à épeler mes lettres ; mais à son départ, mes parents me confièrent la garde de deux ou trois chèvres et ne m'envoyèrent pas à l'école à l'Escoutet avec mes camarades. Sans des dispositions spéciales, je n'aurais peut-être jamais appris à lire, mais je me rappelle que, gardant mes chèvres, je traçais des lettres sur des pierres lisses que je rencontrais puis je formais des mots et c'est ainsi que bientôt je pus lire couramment.
A 11 ans, on me loua au mas pour un an, pour aider le berger des chèvres. Il ne m'est pas possible de dire ce que je souffrais tandis que mes camarades allaient à l'école et que j'étais obligé
d'aller au bois. Il m'arrivait presque toutes les nuits de rêver que j'allais en classe, mais le matin, quand je revenais à la réalité, je soupirais profondément.
A 12 ans, je rentrai à la maison et c'est de cette époque que datent mes premiers sentiments religieux. Déjà, étant au Mas, je me rappelle fort bien que, laissant mes chèvres, je venais à la porte du temple à l'heure de l'école du dimanche, tenue par le pasteur Trial pour écouter ce qu'il disait. Mon père et ma mère étaient tous deux religieux. A l'époque où il n'y avait pas de pasteur à Gorniès, c'étaient eux qui étaient chargés de recevoir les pasteurs de Ganges qui venaient faire le service.
C'est à cette époque que les pasteurs méthodistes - que l'on appelait missionnaires - arrivèrent à Ganges. Mes parents furent les premiers à les recevoir au Claux. Le premier qui prêcha à la maison fut M. Gallierne. Il avait chez lui un étudiant, M. Dupuy, qui le remplaçait quelquefois.
Je pouvais avoir 12 ans. Il y eut un certain nombre de conversions. Et comme les nouveaux convertis étaient loin de Ganges, ils se réunissaient le dimanche plusieurs fois. Ma mère exigeait que je la suive. Je me révoltais souvent, parce que c'était dur pour moi de quitter les jeux de mes amis pour aller à la réunion ; mais comme je savais que ma mère ne céderait pas, je la suivais régulièrement. Deux ou trois ans s'écoulèrent ainsi.
M. Massot succéda à M. Gallierne. Je pouvais avoir 14 ans.
A ce moment, les prédications méthodistes commencèrent à faire impression sur moi. Comme le pasteur Bourely était contre les méthodistes et ne se gênait pas pour les calomnier du haut de la chaire, mes parents m'envoyèrent à Ganges suivre deux fois par semaine les cours de religion de M. Vimes (ou Nimes?). Ce pasteur était très pieux et je reçus là de bonnes impressions. Je ratifiai les vœux de mon baptême dans le grand temple de Ganges avec les meilleures intentions du monde mais je n'étais pas encore converti.
M. Massot continuait à venir au Claux. Il se produisit un réveil parmi la jeunesse de Ganges ; je fus du nombre. Un soir, M. Massot avait parlé de la délivrance de Pierre par l'ange. Cette prédication fut le motif de ma décision pour Dieu. Dans la nuit je ne pus dormir. Mais après avoir prié, il me sembla que Dieu touchait mon cœur avec un charbon de feu et le purifiait. Quand le matin vint, j'étais affranchi, mon cœur inondé de joie. Il me semblait que tout était nouveau autour de moi et je sentis à ce moment même le besoin de prêcher l'évangile.
Bien que fort jeune, j'abandonnai mes amis et je commençai à prier et même à parler dans nos réunions intimes et c'était pour moi un vrai bonheur. Les choses continuèrent jusqu'à l'âge de 20 ans. J'étais devenu le principal orateur de nos réunions auxquelles presque tous les gens du hameau assistaient.
Il va sans dire que mon inexpérience fut cause de bien des déceptions dans ma vie chrétienne. Nous avions dans nos réunions quelques frères bien plus âgés que moi. Un jour, j'avais parlé un peu légèrement de l'un d'eux. J'eus à le regretter, car l'offensé nous accosta après une réunion et sur un ton sec, irrité, me fit un reproche sanglant. Je fus sur le point de tout abandonner. Mais Dieu vint à mon aide. Je m'humiliai et le Seigneur m'apprit par cet incident une grande leçon : Savoir reprendre avec douceur et amour.
Bien que Ganges fut à 13 km par une mauvaise route, je venais aux réunions de prière du matin ! Quelles étaient nombreuses et bonnes les réunions à cette époque. Que de bien n'y ai-je pas reçu ! Tout en travaillant de mes mains, je voulais m'instruire. Aussi, à mes heures de récréation sur les montagnes, je lisais ou écrivais sur les pierres lisses, ce qui me tenait lieu d'encre et de papier.
J'avais atteint ma vingtième année. Je me sentis appelé à annoncer l'Évangile mais comment faire des études à cet âge et sans ressources ? Je sentais bien que cela était impossible. Mais, comme mon frère aîné avait accroché son brevet sans sortir de la maison, je me demandais si je ne pouvais pas en faire autant. J'en parlai à ma mère qui m'encouragea beaucoup ; mais quand je voulus en parler à mon père, il en fut presque malade. Il fallait suspendre (…?...) les travaux d'hiver pour prendre des leçons chez l'instituteur qui voulut bien prendre un soin tout particulier de moi.
Mais l'hiver passé, il fallut bien reprendre les travaux pressants de la campagne et en particulier faire l'élevage des vers à soie, unique ressource de notre subsistance. Ils réussirent à merveille, nous laissant 200 ou 300 f. de profit. Ce fut là une indication de la Providence.
M. Massot, voyant mes dispositions conseilla fortement à mes parents de m'envoyer à Glay.
Ils acceptèrent avec peine, mais je partis emportant avec moi les 200 f. de profit des vers à soie, la seule somme que mes études aient coûtée à mes parents. Quant à mes habits, je les payai aux tailleurs, après mon retour de Glay et quelques mois d'activité.