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Henri Gounelle "Arles"

 

J’ai plaint les flancs délabré des Arènes et leur masse inutile que creva le temps. Mais j’ai soudain songé aux gladiateurs antiques et j’ai fait le rêve sans cesse renouvelé, d’être le lutteur male qui meurt le sourire aux lèvres. Nostalgie des époques que l’on ne connait pas ; que l’on connait si bien au tréfonds de son être et dont le souvenir, imprévisible étrangement, jaillit nébuleux et pâle dans la tranquillité des monuments qui sommeillent. J’ai trainé, au milieu des vieilles pierres, entre les arcades croulantes, mon amour pour toi, Arles, parce que ta beauté fut une martyre et parce que tu fais éclore dans les cœurs la fleur mélancolique de ton rêve.

 

Je n’oublierai pas le jour où, après être passé par un dédale de venelles, j’entrais dans ton théâtre où s’égayait la brise. Ah ! Dans le ciel trop bleu, les deux colonnes solitaires élevaient l’élégance de leurs acanthes. Un morceau d’architrave subsistait encore et le soleil riait dans la morsure de la pierre. C’est tout ce qui reste de la scène et pourtant j’aime qu’elle m’apparaisse ainsi. Les cothurnes et les portes voix n’auraient pour moi que peu de charme. Je veux sur la scène antique replacer les figures de mon songe. Electre telle que je la rêve. Alceste selon qu’elle est apparue à mes regards d’enfant. Je veux tout à mon aise voir flotter autour des colonnes délaissées, un peuple qui s’envole et des cheveux qui se déroulent, tandis que dans l’orchestre imaginé, le chœur des choéphores et celui des bacchantes exécutent des danses rythmiques. Je veux enfin m’asseoir sur les gradins moussus et me croire au temps des fêtes de Dionysos, jusqu’à ce que viennent me distraire des ailes qui passent dans l’encadrement des colonnes et qui s’enfuient vers la mer.

 

Ah ! Quelle autre ville peut de la sorte serrer le cœur, Je t’aime d’être ainsi, et ta mélancolie est douce dans tes ruines, quelque chose d’elle revit aux yeux des Arlésiennes -Sourire lointain qu’on ne saurait décrire. Allez-vous, au clair de lune, vierges aux cheveux noir, mirer, le soir dans le grand Rhône la clarté sphingique de vos prunelles. Où lorsque les étoiles montent dans un ciel sombre, sentez-vous affluer à votre cœur d’étranges lueurs que vous ne savez pas voir ? Le mal de quel pays s’étend sous vos paupières ?

 

Saint Trophime ! Portail de bienheureux, cloître de souffrance et de pénitence, colonnade si basse où pénètre l’espoir, cour herbue dans les entrecolonnements sculptés. Etes-vous le cœur de la vieille cité ou faut-il la chercher dans les débris de Rome ? Animez-vous de votre présence la mélancolie des ruines grises ?, Replié sur vous-même dans l’ombre, avec un unique portail et sur le fond quelques issues étroites et inconnues, tandis que les arènes sont grand ouvertes et que le théâtre laisse entrer le ciel, vous n’avez-vous qu’un petit péristyle carré, qu’un coin d’azur ignoré des autres hommes. Frères d’autrefois, aux soirs des siècles morts, quelle étoile y alluma votre prière.

 

Arles, ville morte, je t’ai sentie vivante dans mon cœur. Là bas les Alyscamps étirent entre les cénotaphes, leur avenue vêtue de gris. Dans l’ombre poussiéreuse des arbres, les sarcophages redisent la vanité de leur attente. On peut marcher longtemps sans voir autre chose que les lits de marbre où reposent les corps des prêtres romains. Et j’ai frissonné pour toi d’un, d’un mystérieux amour, palais de Constantin qui sembles pleurer ta voute éventrée. Les murs s’élancent et se courbent l’un vers l’autre, mais ils ne se rejoindront jamais, sanctuaire inachevé que visitent les phalènes, tu n’en es pas moins, dans les nuits tranquilles, le mystérieux tombeau d’où montent des soupirs secrets, et tu remplis la mission de douceur que t’ont confiée, les temps antiques.

 

 

Henri Gounelle

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