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Valleraugue
La Conférence de 1879 me plaça à Valleraugue. J'aurais préféré une ville pourvue d'un collège car Élie avait 14 ans et il n'y avait rien à Valleraugue en fait d'études secondaires. Je dus obéir, ne pouvant faire autrement, et donner des leçons toute la matinée à Élie, Paul et Edmond. Comme ils n'étaient pas de la même force, cela rendait la situation plus difficile.
L'œuvre de l'Église et de l'Évangélisation dans cette situation était extrêmement absorbante et pénible. Je résolus de préparer Élie pour que l'année suivante il pût aller à Lausanne en vue du Saint ministère méthodiste. Dire toutes les peines que j'eus pour le faire accepter par M. Galierne, alors directeur de l'École de Théologie n'est pas possible. J'y réussis pourtant et dès 1880, il fut admis. Je fis donner des leçons à Paul et Edmond par les instituteurs publics, et à Paul je lui fis donner des leçons de latin par le pasteur réformé, M. Benoit. Pour moi, je me livrai entièrement à l'évangélisation de la ville et de la campagne.
A mon arrivée, j'eus le privilège de pouvoir compter sur un noyau de chrétiens jeunes et dévoués. J'avais en particulier quelques jeunes filles qui chantaient les cantiques avec un entrain admirable et savaient faire passer toute leur âme dans ce qu'elles chantaient. Ce fut un instrument précieux pour le succès de notre œuvre. Nous avions là une grande chapelle qui devait bientôt se remplir. En arrivant, j'avais de 100 à 120 auditeurs, presque tous chrétiens mais sans trop de vie. A la campagne nous avions aussi quelques bons amis mais presque tous endormis.
Ce fut à cette époque que l'Armée du Salut fit son apparition en France. Le journal « En Avant » que je recevais était rempli de récits de conversions étonnantes. Nous fûmes émus à jalousie. Quelques amis et en particulier nos jeunes chanteuses étaient réveillées vraiment et voulaient travailler au réveil.
Nous décidâmes d'avoir des réunions de décisions dans les cuisines de nos amis qui voudraient nous recevoir. Nos vieux amis s'y opposaient soutenant que la chapelle suffisait ; mais cette fois nous passâmes outre et nous commençâmes nos séries de réunions chez l'un de nos amis. Ce soir même nous eûmes la joie de voir une jeune fille se donner à Dieu. Ce fut pour nous la preuve que Dieu nous conduisait. De la ville, ces réunions du soir s'étendirent à la campagne.
Pendant quatre ans, toutes nos soirées, sauf le lundi furent prises. Je ne puis oublier que le petit noyau ardent se multiplia si bien que nous étions devenus un troupeau. Les jeunes gens et les jeunes filles, après les travaux fatigants de la journée ne craignaient pas de franchir les distances énormes de Valleraugue à Taleyrac, Ardaillès, La Valette et cela par des chemins impossibles et par tous les temps. Une fois, nous étions trente-deux qui partirent en chantant des cantiques pour Taleyrac. Nous revînmes à minuit en chantant de même. Les gens de la ville nous appelaient « l'armée céleste ».
Il y avait à mon arrivée à Valleraugue, deux pasteurs au Temple, qui étaient brouillés depuis
plusieurs années. L'Église Réformée en avait énormément souffert. Le public n'allait plus au culte et
l'École du Dimanche était fermée depuis longtemps. Le fait suivant le prouve : M. de Rouville en
mourant avait laissé 100 f. pour acheter des N-T et des cantiques aux élèves de l'École du Dimanche. Le légataire, M. Sabatier, qui était à Montpellier, vint donner cette somme aux pasteurs ; mais en apprenant qu'il n'y avait pas d'École au Temple, il garda cette somme.
Quelques temps après, il apprit que les méthodistes en avait une, et un jour je le vis arriver, me remettant cette somme. Et nous eûmes des N-T et des cantiques.
L'animosité de ces pasteurs étaient si grande que l'un d'eux en mourant fit dire à l'autre de ne pas venir faire l'hypocrite à son enterrement ! C'étaient pourtant deux hommes d'une grande valeur.
Ils prêchaient fort bien et étaient fort instruits. Il est juste de dire que le survivant se rangea franchement du côté de l'évangile et que grâce aux soixante-dix hommes qui s'étaient convertis par le moyen des méthodistes, il put appeler un pasteur évangélique comme collègue. Dés lors, la foule revint au Temple et l'Église Réformée fut restaurée ; mais elle oublia qu'elle le devait à l'œuvre méthodiste, après Dieu.
Le souvenir de quelques conversions m'est resté … (suit le récit de conversions, au cours de réunions dans les cuisines : adultes, jeunes-gens, jeunes filles reconnaissent en pleurant leur péché… Une jeune fille fut enfermée par son père pour l'empêcher d'assister aux réunions : elle finit par perdre l'esprit et se pendit. Une autre est délivrée de ses angoisses, elle ne dormait plus et elle trouva la paix...)
J'ai vu ces cuisines de Taleyrac tellement bondées que les jeunes mères ne craignaient pas de venir avec leurs bébés au berceau, mettaient les berceaux sur leurs genoux quand elles étaient assises et sur leur chaises quand elle se levaient ou qu'elles étaient à genoux. Elles priaient avec une telle force que tout tremblait, sauf les bébés qui ne se réveillaient pas !
Nos jeunes gens partaient le dimanche après-midi dans les villages voisins pour parler de leur Sauveur et le soir, au culte de 8 heures, ils nous racontaient leurs aventures de leurs courses d'évangélisation. C'était intéressant au possible. L'auditoire ne dormait pas et le Pasteur n'avait qu'à laisser parler. Un jeune homme, un soir raconte : « Je suis monté à Ardaillès, mon pays natal. C'était la fête du village. Toute la jeunesse était réunie sur la place et dansait. Pour aller à la réunion, il fallait aller par là. Aussitôt qu'on m'aperçut, on s'écria : Voici Teissier ! Il vient pour faire le prédicant ! Mais d'abord, faisons-le danser. Voilà trois jeunes gens qui m'entourent et m'invitent très poliment à danser avec une jeune fille, la plus charmante de la troupe. Naturellement, je refuse. S'apercevant vite qu'ils ne me tenteraient pas, ils me saisirent, me soulevèrent, me firent sauter. Mais comme je restai sans mouvement, ils en eurent bientôt assez de leur jeu. Après qu'ils m'eurent lâché, je leur dit : je vais présider la réunion, et je vous invite tous à y assister ! Tiens, disent-ils, c'est une idée ; si nous y allions ? Et voilà le bal transporté à la réunion. J'ouvris mon N-T, mais j'ai de la peine à lire et on se moque. Alors j'ai fermé le livre et j'ai dit tout simplement ce que Jésus a fait pour moi. Un sérieux profond se peint sur tous les visages. Quelques jeunes filles sont fortement secouées. Plusieurs ont les larmes aux yeux. Je continue de leur parler de toutes mes forces. Ma voix s'éteint, impossible de continuer. La réunion se termine par des prières ardentes. »
(Suivent encore plusieurs récits de conversions. A un jeune homme, il donne un N-T en lui recommandant, le soir même d'écrire sur la feuille de garde « Seigneur, je me donne à Toi ce soir même ; donne-moi ta paix. Date et signature. » Ce que fit le jeune homme, qui reçut une grande paix. Un autre entend une voix alors qu'il travaillait dans sa vigne : « Te faoue graice ! » Un autre se convertit après une visite de Gédéon Gounelle, qui provoqua dans la nuit deux rêves. Un autre, qui avait promis de faire « débarouler » l'escalier au pasteur s'il venait faire la réunion chez lui, est
soudain terrassé comme Saul de Tarse...).
Sans doute, toutes les conversions ne furent pas si merveilleuses. Le plus grand nombre furent calmes et sereines. Ce qu'il y a de certain c'est qu'un dimanche de Sainte Cène, j'eus soixante-dix hommes et cent vingt-cinq femmes. A la fin de notre séjour, M. et Mme de Wateville, ayant entendu parler de notre réveil, vinrent nous voir et nous firent beaucoup de bien. Comme il était riche et ne demandait pas de traitement, la conférence crut devoir répondre au désir de l'Église qui le désirait comme mon successeur. Ce fut une faute, car il introduisit dans le troupeau certaines doctrines qui devaient le diviser.
La Conférence de 1884 nous plaça à Dieulefit, poste qui ne me convenait pas à cause de mes trois fils aînés en âge de faire des études. Cette localité était dépourvue de toutes ressources.
Je dus obéir et quitter Valleraugue avec peine, regrettant tant de chers amis que j'avais vu arriver à la paix et au salut.